
Saviez-vous qu'un Français sur trois souffre d'au moins une allergie ? Que les réactions allergiques peuvent être totalement silencieuses - et pourtant modifier vos comportements à votre insu ? Que votre enfant qui refuse systématiquement un aliment a peut-être raison de l'éviter ? Et qu'un simple jogging après un plat de pâtes peut, chez certaines personnes, provoquer une réaction potentiellement mortelle ?
Le Pr. Joana Vitte nous révèle les mécanismes fascinants - et encore largement méconnus - des allergies dans ce nouvel épisode de Healthier Humanity.
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Professeure d'immunologie à l'Université de Reims et Présidente de la Société française d'allergologie, le Pr. Vitte est l'une des grandes figures de l'allergologie en France et en Europe. Spécialiste de l'immunologie clinique et de la recherche translationnelle, elle a consacré sa carrière à comprendre le mastocyte - cette cellule immunitaire centrale, ancienne comme la vie elle-même, dont on commence à peine à mesurer l'étendue des rôles dans notre organisme. Ses travaux à l'interface entre allergie et immunité anti-infectieuse placent ses recherches au cœur des grandes questions de santé publique contemporaines.
Dans cette conversation riche en enseignements, découvrez :
Cet épisode prouve que les allergies ne sont pas une fatalité à gérer avec un comprimé au printemps. Elles sont le reflet de notre relation intime avec notre environnement, notre alimentation et notre microbiote. Que vous ayez 5, 30 ou 60 ans, que vous éternuiez à chaque saison ou que vous pensiez ne jamais avoir été allergique, ce que vous allez entendre vous donnera les clés pour comprendre, agir - et peut-être changer votre regard sur votre propre santé immunitaire.
Pr. Joana Vitte : On a à peu près un tiers de la population française qui a au moins une allergie. Les allergies les plus fréquentes, ce sont les allergies respiratoires - la rhinite allergique qui touche facilement un quart de la population -, l'asthme allergique, les allergies alimentaires, et après les allergies aux insectes et les allergies médicamenteuses.
J'incite tout le monde à oublier - vraiment à oublier définitivement - l'idée que c'est peut-être une allergie, on va donner un comprimé d'antihistaminique et si ça passe, c'est bon. Ce n'est pas comme ça qu'on fonctionne.
L'allergie ne doit plus être vue comme une réaction anormale ou comme un dérèglement. C'est une réaction attendue.
Jean-Charles Samuelian : Et si vous pouviez vivre vieux en pleine forme ? Bienvenue sur Healthier Humanity. Je suis Jean-Charles Samuelian-Werve, le cofondateur et CEO d'Alan. Dans ce podcast, j'interviewe des scientifiques, des médecins, des athlètes pour creuser la longévité. Abonnez-vous si vous voulez reprendre votre santé en main et ne manquer aucun épisode.
Aujourd'hui, j'ai l'immense honneur d'accueillir le Professeur Joana Vitte, figure majeure de l'allergologie et de l'immunologie. Vous êtes professeure d'immunologie à l'Université de Reims, Présidente de la Société française d'allergologie. Vous avez également des fonctions au niveau européen. Mais surtout, votre recherche et votre expertise clinique ont considérablement fait avancer notre compréhension des mécanismes allergiques et de leur prise en charge.
Aujourd'hui, on va creuser plein de sujets qui me passionnent : qu'est-ce que c'est réellement qu'une allergie ? Pourquoi notre système immunitaire peut devenir intolérant à certaines choses ? Comment diagnostiquer ? Comment guérir ? Mais aussi comment prévenir ? Professeure Vitte, merci infiniment d'être là avec nous aujourd'hui.
Pr. Joana Vitte : Merci à vous pour votre invitation.
Jean-Charles Samuelian : Qu'est-ce que c'est qu'une allergie ?
Pr. Joana Vitte : Une allergie se définit comme une réaction d'hypersensibilité qui a un substrat - c'est-à-dire un mécanisme dont on a pu démontrer qu'il était immunologique - et qui comprend la production soit d'anticorps, soit de lymphocytes spécifiques de l'allergène en cause.
Jean-Charles Samuelian : Est-ce que vous pouvez nous donner des exemples de différents types d'allergies, comment ça se vit ?
Pr. Joana Vitte : Bien sûr. Dans les types d'allergies, la première question qu'on va se poser est : est-ce que c'est une réaction qui a eu lieu immédiatement ou de manière retardée ?
Si c'est une réaction immédiate - définie comme survenant dans les quelques minutes après le contact suspect et jusqu'à 4 heures -, on peut d'abord administrer un traitement immédiat, qui est l'adrénaline, soit intramusculaire, soit de plus en plus nasale. Le mécanisme en jeu est en général porté par des cellules qu'on appelle les mastocytes, présentes dans tous les tissus et recouvertes d'anticorps de la famille des immunoglobulines E - les IgE pour les intimes - qui reconnaissent les allergènes.
Si on a des allergies retardées, elles apparaissent plusieurs heures, voire plusieurs jours après le contact avec l'allergène. Le mécanisme est alors porté par des lymphocytes mémoire, qui gardent en mémoire un contact antérieur avec le même allergène et qui vont s'activer - mais leur activation prend plusieurs jours.
Le fait d'avoir des allergies immédiates explique par exemple pourquoi on est allergique aux pollens, à des aliments, à des médicaments. Les allergies retardées ont comme exemple typique la dermatite atopique et les toxidermies médicamenteuses, qui sont des réactions très sévères à certains médicaments.
Jean-Charles Samuelian : C'est quoi une dermatite atopique ?
Pr. Joana Vitte : C'est l'eczéma atopique, qu'on voit chez à peu près un enfant de moins de 6 ans sur trois - les joues roses et un peu enflammées chez les nourrissons, les plis du coude et des genoux eczémateux chez les enfants un peu plus grands.
Jean-Charles Samuelian : Aujourd'hui, c'est quoi les grandes familles d'allergies ? À quoi sont allergiques les Français, et quelle est la proportion de la population concernée ?
Pr. Joana Vitte : On a à peu près un tiers de la population française qui a au moins une allergie.
Les allergies les plus fréquentes sont :
Jean-Charles Samuelian : Sur ces allergies respiratoires, ce sont des allergies à des éléments environnementaux spécifiques ?
Pr. Joana Vitte : Oui. Je vais faire une petite digression sur la question de savoir si l'allergie est un dérèglement immunitaire ou pas.
Pendant longtemps, on disait : « Les allergies sont des réactions anormales vis-à-vis de constituants inoffensifs de l'environnement. » Et on disait de manière emphatique : « Regardez les pollens, ce ne sont pas des dangers en eux-mêmes. Donc l'allergie est anormale. »
Depuis une quinzaine d'années, on a réussi à comprendre quelle était la base moléculaire des interactions entre les pollens, les épithéliums et le système immunitaire. On s'est rendu compte que les pollens, les acariens, les moisissures qu'on inhale, les allergènes alimentaires aussi - appartiennent au niveau moléculaire à des familles de protéines qui ont des fonctions spécifiques. Ces fonctions permettent souvent d'agresser directement les épithéliums et le système immunitaire.
Donc l'allergie ne doit plus être vue comme une réaction anormale ou comme un dérèglement. C'est une réaction attendue vis-à-vis de molécules qui ont souvent un effet immunologique par elles-mêmes.
Jean-Charles Samuelian : Et pourquoi certaines personnes sont allergiques et d'autres ne le sont pas ?
Pr. Joana Vitte : C'est une question que s'est posée dès le milieu du XIXe siècle. Un médecin anglais du nom de William Blackley - le premier qu'on reconnaît aujourd'hui comme tel - a décrit une série de cas de ce qu'il appelait à l'époque le « rhume des foins ». Il disait : « Regardez ces gens qui, par ailleurs, sont en parfaite santé, dont les familles ne sont que peu ou pas atteintes. Chaque année, à la même période - au moment du pollen des graminées -, ils présentent des symptômes qui les empêchent de vivre correctement. Mais il n'y a qu'eux qui ont ces symptômes. »
Dès ce moment-là, on a compris qu'il y avait une prédisposition individuelle, un facteur d'exposition environnementale, et des symptômes stéréotypés chez un même patient.
Des dizaines d'années ont passé et on a compris qu'il y avait un fond génétique - la prédisposition à faire des réactions immunitaires de type allergique, qu'on appelle encore atopie. Et puis on a tout un ensemble de facteurs qui vont moduler la manière dont vous êtes exposé aux pollens, ainsi que tous les facteurs environnementaux - climatiques - qui modifient la qualité et la quantité des pollens, des acariens, des protéines alimentaires, etc.
Quand on descend au niveau moléculaire des interactions, on comprend qu'il y a une presque infinie variété de manières d'interagir.
Jean-Charles Samuelian : Et aujourd'hui, on est de plus en plus allergique en termes de population ?
Pr. Joana Vitte : Ça continue d'augmenter, surtout pour les allergies alimentaires. Parfois, on a l'impression qu'on n'est pas loin d'un plateau pour les allergies respiratoires.
Il faut aussi savoir que des symptômes quasiment identiques à ceux d'une allergie peuvent être obtenus avec une réaction de type irritatif.
Jean-Charles Samuelian : C'est-à-dire ?
Pr. Joana Vitte : Par exemple, si vous habitez dans une grande ville avec un trafic automobile important, ou à la campagne avec une exposition aux pesticides, les polluants automobiles et les molécules de synthèse chimique entrent en contact avec les épithéliums respiratoires et les agressent. Ces épithéliums réagissent comme ils savent réagir - en produisant des médiateurs inflammatoires très proches, voire dans certains cas identiques, aux médiateurs qui induisent la réaction allergique.
Les mastocytes vont dégranluler, les lymphocytes peuvent s'activer, et vous avez les mêmes symptômes.
Si vous ne faites pas la démarche de chercher s'il y a bien une réaction de type anticorps ou lymphocytes spécifiques, vous ne pourrez pas faire la différence.
Jean-Charles Samuelian : Est-ce que la différence est importante si les gens connaissent la même réaction ?
Pr. Joana Vitte : Oui, la différence est très importante. D'abord parce que vous pouvez traiter les allergies, notamment avec le traitement qui est actuellement le seul à pouvoir les guérir : l'immunothérapie allergénique spécifique, qu'on appelait avant la désensibilisation. On parle d'immunothérapie allergénique parce qu'on comprend mieux les mécanismes, et parce que la désensibilisation, c'est autre chose aujourd'hui.
Et puis, vous n'avez pas forcément les mêmes conduites d'évitement selon que c'est allergique ou non.
Jean-Charles Samuelian : Vous avez beaucoup parlé d'épithélium. Si on explique à nos auditeurs exactement ce que c'est et quel est le mécanisme ?
Pr. Joana Vitte : Les épithéliums - les épithélia, pour parler latin dans le texte - sont les tissus qui recouvrent l'ensemble de notre personne. La peau est un épithélium, la muqueuse nasale est un épithélium, la muqueuse bronchique, le tube digestif, etc. Ce sont des tissus barrières qui viennent en contact avec l'environnement.
Ces épithéliums répondent en activant leur propre machinerie et en produisant différents médiateurs - ce qu'on appelle des cytokines. Une cytokine, c'est un peu comme un système postal : vous voulez m'écrire, vous m'envoyez une molécule de cytokine, je la reçois, j'ai compris le message et je fais ce que vous me demandez via votre cytokine.
La fonction qu'on connaît depuis le plus longtemps, c'est la fonction barrière. Normalement, quand vous mettez un allergène sur la peau, il n'est pas censé pénétrer. Il reste à l'extérieur et ne peut pas activer le système immunitaire.
Si l'épithélium est lésé, ou si l'allergène se débrouille par lui-même pour agresser l'épithélium et le traverser malgré lui, cette substance va se retrouver dans l'organisme et pourra interagir de manière non contrôlée avec le système immunitaire. Et c'est là que commencent les vrais ennuis.
Jean-Charles Samuelian : Quels sont les différents grades de criticité d'une réaction allergique ? Jusqu'où ça peut aller ?
Pr. Joana Vitte : Ça peut aller jusqu'au décès. C'est rare - de l'ordre de 1 à 2 pour 100 000 personnes par an -, mais ça mérite qu'on s'y focalise.
Pour avoir été impliquée dans l'enquête autour d'un de ces cas d'anaphylaxie fatale, au début de ma carrière, je peux dire que ça vous façonne pour une vie. Ce n'est pas normal de perdre un enfant pour une réaction alimentaire sévère. Une bonne partie des connaissances qu'on a aujourd'hui viennent du fait qu'on s'est intéressé à ces réactions sévères et fatales ou presque fatales.
Il y a évidemment des réactions très légères, qu'il ne faut pas négliger pour autant.
Ce qu'on a découvert depuis environ un an, c'est que les réactions allergiques peuvent être infracliniques : vous ne vous rendez pas compte que vous êtes allergique, mais le contact avec un allergène pour lequel vous avez des IgE peut, via les mastocytes et des circuits neuro-immuno-allergiques, induire une conduite d'évitement. Vous n'irez pas remanger l'allergène - vous allez l'éviter instinctivement.
Dans la sagesse populaire des allergologues, une des manières d'identifier une allergie alimentaire chez un enfant, c'est le fait que l'enfant refuse un aliment. Souvent, on dit : « Il ne veut pas manger, je vais le forcer. » Dans certains cas, c'est une vraie allergie et l'enfant a raison de refuser.
Jean-Charles Samuelian : C'est justement un cas que je vis personnellement, avec mes petits-enfants. Qu'est-ce qu'il faut faire ? Est-ce qu'il faut tester ? Quand est-ce qu'on doit considérer que c'est allergène ? Comment on fait bien son rôle de parent ?
Pr. Joana Vitte : Ça dépend beaucoup de la situation, et la manière de voir les choses évolue - et je pense que c'est très bien qu'elle évolue.
Ce qui est complètement dépassé, qu'il faut absolument oublier, c'est de dire : « Un enfant avant 6 ans, pas besoin de l'explorer, pas besoin de le traiter. L'asthme va partir tout seul, les allergies alimentaires vont partir toutes seules, l'eczéma atopique va partir tout seul. » On ne raisonne plus comme ça.
Pour des enfants qui n'ont pas fait de réactions ayant nécessité une consultation médicale, vivre normalement, c'est le mieux :
Chez les enfants allergiques, un principe fondamental : si un aliment a été toléré, il faut absolument continuer à le consommer. Sinon, on perd la tolérance. L'allergie, c'est tout autant une réaction vis-à-vis de quelque chose qu'une perte de tolérance active.
Jean-Charles Samuelian : Comment ça se fait que ce soit aussi une perte de tolérance active ?
Pr. Joana Vitte : Parce que quand vous rencontrez un allergène, vous avez le choix - selon plusieurs facteurs - de monter une réponse de type allergique, ou une réponse protectrice et non allergique. C'est un peu comme un flux d'informations : si vous continuez à alimenter le canal qui fait la réponse non allergique, vous la maintenez.
Mais si vous retirez cet allergène, surtout chez des enfants prédisposés, le canal qui maintenait la tolérance disparaît - et seul reste le canal prédisposé à la réaction allergique.
Jean-Charles Samuelian : Quelle est la part innée et d'acquis dans les allergies ? Est-ce qu'elles se développent dans le temps ? Est-ce qu'il y a des événements traumatiques qui peuvent aider à les développer ?
Pr. Joana Vitte : Dans votre question, il y a plusieurs parties - dont une un peu iconoclaste. Je vais commencer par ce qui est connu et consensuel.
Oui, il y a une part de génétique. Si un enfant a un parent allergique, il va avoir au moins une chance sur deux d'être allergique lui-même. Un enfant dont les deux parents sont allergiques a 80 % de chances de le devenir.
Il y a une prédisposition génétique connue, avec des gènes identifiés - pas un gène unique, mais un ensemble. C'est aussi un mode de vie qui peut être transmis par la famille. Si vous passez de l'eau de Javel dans toute la maison une fois par semaine, votre environnement n'est pas le même que si les enfants, les chiens et les chats jouent toute la journée et que tout le monde rentre avec de la boue sur les chaussures - la boue d'un environnement rural.
Pour les événements traumatiques : directement, non. Mais pour l'asthme, le déclenchement d'une crise peut être dû à un allergène ou à un choc émotionnel. Il y a des facteurs psychologiques qui jouent, c'est certain. Et on sait que l'immunité elle-même est influencée par des facteurs psychologiques. Faire le lien direct - si A alors B - est plus délicat.
Jean-Charles Samuelian : Est-ce qu'on peut être allergique à un moment de sa vie et ensuite que cette allergie disparaisse ?
Pr. Joana Vitte : Oui, et l'inverse est vrai aussi.
Chez les enfants, classiquement, beaucoup d'allergies alimentaires guérissent spontanément vers l'âge de 10 ans. Mais ce n'est pas le cas de toutes les allergies : les allergies à l'arachide, par exemple, sont souvent persistantes jusqu'à l'âge adulte.
Ce n'est pas une raison pour se dire « ça partira tout seul, donc je ne fais rien ». Une rhinite allergique, si elle n'est pas prise en charge correctement chez l'enfant, a des conséquences sur la santé pulmonaire et la fonction respiratoire à long terme.
À l'inverse, on a des adultes qui n'ont jamais été allergiques et qui se sensibilisent un jour en disant : « Docteur, je n'ai jamais été allergique, je ne peux pas l'être. » Si, parce qu'il suffit d'une rencontre. L'exemple typique des années 90-2000, c'était l'exposition professionnelle aux protéines du latex via les gants en latex. Des gens avec la peau des mains un peu abîmée développaient une allergie professionnelle au latex - parfois sévère. Les fabricants ont changé la composition des gants, et cette allergie professionnelle a aujourd'hui complètement disparu.
Pourquoi les réactions varient-elles en sévérité ? Les cofacteurs [22:55 - 26:26]
Jean-Charles Samuelian : Dans cette gradation des allergies, pourquoi y a-t-il différentes gradations ? Pourquoi certaines sont mortelles et d'autres bénignes ?
Pr. Joana Vitte : C'est multifactoriel - et je ne dis pas ça juste pour avoir un paravent derrière lequel me cacher. La recherche a apporté beaucoup d'éléments supplémentaires ces dernières années, mais on est loin de tout savoir.
Pour faire une réaction allergique, il faut :
Pour les mastocytes, on sait depuis peu qu'il y a des états de réactivité différents, dont certains sont d'origine génétique. Si vous et moi n'avons pas les mêmes mastocytes, avec tous les autres facteurs identiques, l'un d'entre nous peut réagir sévèrement et l'autre pas du tout.
Il y a aussi des histoires de perméabilité des épithéliums. Quand vous faites un effort physique - un jogging, un marathon -, ou quand vous êtes dans un environnement festif avec de l'alcool, de la fatigue, un petit rhume, un antibiotique, un anti-inflammatoire non stéroïdien : tous ces cofacteurs vont diminuer le seuil d'expression clinique. Quelqu'un qui n'est même pas au courant d'être allergique peut faire une réaction potentiellement sévère.
C'est ce qu'on appelle l'anaphylaxie alimentaire induite par l'effort. Le cas le mieux connu : l'allergie d'effort au blé. Des gens qui vont courir un marathon mangent préalablement un plat de pâtes ou un sandwich pour avoir de l'énergie. Les protéines du blé, très bien supportées en temps normal, se retrouvent face à un épithélium plus perméable et un organisme dans un état différent - et induisent une réaction allergique potentiellement sévère, presque fatale.
Il y a heureusement très peu de décès par anaphylaxie induite par l'effort, mais ça existe, et les gens ne sont pas forcément pris au dépourvu - du moins la première fois.
Jean-Charles Samuelian : Comment réagit-on quand on voit les premiers signaux d'une allergie ? Qu'est-ce qu'on doit regarder ? Comment doit-on réagir, à quel grade, avec quels signaux ?
Pr. Joana Vitte : Pour les allergies sévères, l'anaphylaxie est une réaction qu'on appelle systémique - elle prend plusieurs organes. On peut avoir, par exemple :
Par principe, on va penser à l'anaphylaxie et il faut, dans la mesure du possible, injecter de l'adrénaline en intramusculaire. Souvent, les réactions d'anaphylaxie arrivent chez des personnes qui savent qu'elles ont une allergie potentiellement sévère et qui, dans les meilleurs cas, ont leur trousse d'urgence avec de l'adrénaline auto-injectable sur elles.
Évidemment, pour les réactions inaugurales, c'est plus compliqué. Chaque année, on voit des cas de décès après piqûre d'abeilles, de guêpes ou de frelons - pas des attaques par des centaines d'insectes, mais une piqûre unique conduisant à une réaction sévère avec parfois le décès. Ces personnes n'étaient pas forcément au courant d'être allergiques.
Jean-Charles Samuelian : Ça prend combien de temps, dans certains cas ?
Pr. Joana Vitte : Ça dépend. Un bronchospasme peut aller très vite. Même avec un stylo d'adrénaline auto-injectable, certaines réactions ne vont pas forcément céder facilement et vous vous retrouvez vite dans une impasse thérapeutique.
Il y a aussi des patients qui préfèrent temporiser et ne pas injecter leur adrénaline en disant : « Ça va aller, je maîtrise. » Presque toutes les réactions allergiques aiguës voient leurs symptômes disparaître en une heure ou une heure et demie - mais encore faut-il avoir la capacité de résister cette heure ou heure et demie.
À noter que ces réactions systémiques sévères arrivent aussi au bloc opératoire ou en anesthésie - là où on est dans des conditions idéales pour la prise en charge, puisque le patient est déjà bien entouré, bien surveillé, avec tout ce qu'il faut en termes de cathéter.
Jean-Charles Samuelian : Pourquoi l'adrénaline est-elle la solution pour résoudre ces crises ?
Pr. Joana Vitte : L'adrénaline est le traitement d'urgence parce qu'elle agit sur le système cardiovasculaire. Elle empêche le cœur de lâcher, elle empêche ce qu'on appelle la vasoplégie - la vasodilatation -, elle maintient le tonus vasculaire et elle permet aussi de lutter contre la bronchoconstriction.
Jean-Charles Samuelian : Y a-t-il des risques à faire cette injection ?
Pr. Joana Vitte : Non.
Jean-Charles Samuelian : Est-ce qu'on devrait tous avoir un stylo d'adrénaline chez nous ?
Pr. Joana Vitte : Non, je ne pense pas. Dans un monde très idéal, pourquoi pas. Mais dans le monde réel, déjà, si les allergiques sévères avaient bien leur adrénaline auto-injectable sur eux, ce serait déjà pas mal. Il faut savoir aussi que ces stylos auto-injecteurs ne sont pas disponibles dans tous les pays - et on a de la chance de les avoir ici en France, en Europe.
Jean-Charles Samuelian : Pourquoi ce n'est pas disponible partout ?
Pr. Joana Vitte : Je pense qu'un des éléments réside dans la profitabilité de ces stylos dans des pays qui n'ont pas le système de soins pour les prendre en charge.
Jean-Charles Samuelian : Quel est le rôle de la pollution dans l'augmentation des allergies ?
Pr. Joana Vitte : Les polluants, les allergènes modifiés, et notre propre organisme modifié concourent à un état immunitaire altéré.
C'est le moment d'utiliser le terme de One Health - un concept d'approche intégrée qui comprend l'humain dans son environnement, les plantes, les autres animaux, les micro-organismes, et le climat. C'est un concept dans lequel on comprend bien l'effet papillon : vous mettez un pesticide pour tuer un insecte ou des rongeurs, et par des réactions en chaîne, vous arrivez à créer des épithéliums humains qui vont être lésés, qui vont induire une inflammation par eux-mêmes et qui vont être plus à même de laisser passer des allergènes et de créer de nouvelles allergies.
Jean-Charles Samuelian : Est-ce qu'il y a d'autres éléments de notre mode de vie qui ont un impact - l'alimentation, le sport, le sommeil ?
Pr. Joana Vitte : Pour les aliments, oui. Je reviens sur les pesticides, parce qu'on a de belles études réalisées en France qui corroborent celles d'ailleurs : les pesticides, qu'ils soient inhalés - par exemple par des enfants vivant à proximité des vignes - ou ingérés - en prénatal par la mère enceinte, ou en postnatal par l'enfant - sont associés à certains signaux d'augmentation de la prévalence des allergies.
Asthmes allergiques, sévérité de l'asthme, rhinite allergique, allergies alimentaires : notre environnement a un lien. Si on diminue les pesticides dans ce qu'on mange, on enlève ces facteurs irritants et ces interactions chimiques qui modifient la réponse immunitaire.
Jean-Charles Samuelian : À partir de quel moment faut-il traiter une allergie ? Quels sont les facteurs qui font dire qu'il faut commencer un traitement ?
Pr. Joana Vitte : Si vous pensez avoir une allergie, il faut d'abord aller voir un allergologue. En France, la spécialité allergologique est reconnue, et les allergologues sont les vrais spécialistes des maladies allergiques.
À partir de quand traiter ? Je dirais : à partir du moment où ça vous gêne et que vous vous en rendez compte.
Les traitements des allergies sont de trois types :
Jean-Charles Samuelian : C'est quotidien ?
Pr. Joana Vitte : C'est quotidien. Parfois plus que 3 ans. Il faut partir sur de bonnes bases avec un patient qu'on pense observant.
On a des immunothérapies allergéniques très efficaces pour certains pollens et pour les acariens. On en fait aussi par voie orale pour certains aliments - ça se développe. Mais pour d'autres allergènes, on se retrouve dans des impasses thérapeutiques.
Jean-Charles Samuelian : Comme par exemple ?
Pr. Joana Vitte : C'est compliqué pour les moisissures et assez compliqué pour les animaux. On peut les faire, mais pour les moisissures, elles se ressemblent beaucoup au niveau moléculaire. Si vous ciblez l'une, une autre peut continuer à donner des symptômes. Vous avez plusieurs lapins à attraper en même temps - c'est compliqué.
Jean-Charles Samuelian : Un bilan des différents allergènes, ça ressemble à quoi ? C'est une prise de sang ? Des tests sur la peau ?
Pr. Joana Vitte : Ça dépend. Quand vous allez chez l'allergologue, le premier point de valeur ajoutée est un interrogatoire spécialisé - très précis, qui détaille exactement ce qui s'est passé avec la connaissance des facteurs à rechercher. C'est vraiment de la spécialité.
Une fois cet interrogatoire fait, on a généralement une suspicion relativement étroite sur un allergène ou un groupe d'allergènes. On cherche alors la preuve de la sensibilisation, via les IgE - soit par prise de sang, soit par les tests cutanés (les prick-tests), souvent sur les avant-bras.
Globalement, les deux types de tests - biologiques et cutanés - apportent les mêmes informations sur la sensibilisation. En pratique, l'allergologue fait les tests cutanés parce que la réponse est immédiate, c'est pédagogique pour le patient de voir que ça gonfle et que ça gratte, et ça coûte moins cher à la Sécurité sociale.
Il y a des situations où on ne peut pas faire les tests cutanés : patients avec une maladie de peau, patients sous antihistaminiques, tests réactifs à tout... Dans ces cas, on passe aux tests biologiques.
Jean-Charles Samuelian : L'asthme, est-ce aussi une allergie qui se traite ?
Pr. Joana Vitte : C'est une question très importante. La plupart des asthmes sont des asthmes allergiques, surtout chez l'enfant.
Chez l'enfant, on a souvent des polysensibilisations : sensibilisation aux acariens, à des moisissures, éventuellement au chat, parfois au chien, et quelques pollens en plus passé 3 ans. Il est parfois compliqué de savoir lequel de ces allergènes est réellement cliniquement pertinent.
Chez l'adulte, il y a un peu plus d'asthmes non allergiques. Mais dans tous les cas, la plupart des asthmes sévères sont des asthmes allergiques - sévères parce que difficiles à contrôler, avec un risque d'exacerbations et de crises aiguës, ou parce qu'il y a un fond permanent qui n'est pas maîtrisé.
Jean-Charles Samuelian : Ces asthmes peuvent être traités par les mêmes méthodes ?
Pr. Joana Vitte : Pour les asthmes sévères - et tout comme pour les eczémas atopiques sévères -, on a depuis quelques années les biothérapies. Ce sont des traitements - souvent des immunoglobulines monoclonales - qui vont cibler soit les fameuses cytokines dont on a parlé, soit leur récepteur.
Imaginez : vous m'envoyez la cytokine, mais j'ai bloqué mon récepteur. Je ne suis pas réceptive à votre message, et je ne fais rien.
Ces biothérapies sont très efficaces sur les asthmes et sur les dermatites atopiques modérées à sévères. C'est vraiment un changement de vie pour les patients.
Jean-Charles Samuelian : On parle beaucoup d'intolérance au gluten. Est-ce que c'est connecté au mécanisme allergique ?
Pr. Joana Vitte : Le gluten fait partie des protéines du blé - un aliment de base de l'humanité depuis qu'on a commencé à cultiver des céréales.
Quand on a des réactions au gluten, on peut s'inscrire dans plusieurs cadres :
L'intolérance au gluten, telle qu'on l'entend souvent, n'est pas une appellation correcte. Il faut faire un bilan et savoir s'il y a une réaction immunitaire au gluten.
Cela dit, il ne faut pas jeter l'opprobre sur les personnes qui disent « je ne supporte pas le gluten ». Le blé qu'on mange aujourd'hui n'est pas le blé que mangeaient nos ancêtres. Les propriétés de ces protéines des blés qu'on cultive aujourd'hui - y compris vis-à-vis du système immunitaire - sont très probablement encore très peu connues.
Jean-Charles Samuelian : Et l'intolérance au lactose et au lait ?
Pr. Joana Vitte : C'est encore plus simple à distinguer. Dans le lait, on a des protéines, mais on a aussi du lactose.
La plupart des humains ont une enzyme - la lactase - dans le tube digestif, qui leur permet de digérer le lactose pendant l'enfance. Certains groupes humains ont une persistance de la lactase à l'âge adulte - principalement les Nord-Européens et certaines populations moyen-orientales, sans doute avec des avantages évolutifs liés à cette persistance.
Donc, quelqu'un qui dit « je ne supporte pas le lait en étant adulte » - oui, c'est possible. C'est normal de ne pas pouvoir digérer le lactose à l'âge adulte, à moins d'être dans les happy few qui ont gardé leur lactase. Et ça ne concerne pas les yaourts et les autres produits dérivés du lait.
Ensuite, il y a la vraie allergie au lait - une allergie immédiate qu'on voit souvent chez l'enfant, parfois dès deux semaines après le passage au lait artificiel. On va avoir des IgE vis-à-vis des protéines du lait, soit aux tests cutanés, soit aux tests biologiques.
Chez les enfants très jeunes - autour de 2-3 mois, souvent au moment du retour au travail de la mère -, il suffit souvent de stopper le contact avec les protéines du lait, de passer l'enfant sur un hydrolysat total hypoallergénique, pour laisser le tube digestif atteindre un certain degré de maturité. Dans la majorité des cas, ces enfants guérissent de leur allergie au lait vers un an ou un an et demi.
Il y a aussi des allergies retardées au lait, qui s'inscrivent dans le cadre de l'eczéma atopique : l'enfant fait une poussée d'eczéma le lendemain ou le surlendemain de la prise de lait.
Jean-Charles Samuelian : Ces réactions allergiques au lait peuvent-elles être liées au reflux chez l'enfant ?
Pr. Joana Vitte : Elles ne sont pas liées au reflux, mais le reflux gastro-œsophagien chez le bébé est un des diagnostics différentiels de l'allergie au lait de vache.
Jean-Charles Samuelian : Et quand doit-on faire des tests pour un enfant ? Est-ce qu'on attend l'âge d'un an ?
Pr. Joana Vitte : Vous n'attendez rien du tout. Dès que vous avez un doute. De toute façon, un enfant très jeune a des consultations régulières chez le pédiatre, qui peut vous orienter. Il faut lui en parler - si vous ne parlez pas, l'enfant ne sera pas exploré. Les bilans sanguins sont possibles ; les bilans cutanés peuvent être délicats chez le tout-petit, mais tout peut se faire.
Jean-Charles Samuelian : Et si on revient sur le gluten - si on est allergique, est-ce que ça peut se traiter ?
Pr. Joana Vitte : Oui, bien sûr. On commence déjà par une éviction du gluten. Et on peut - même s'il n'existe pas encore de recommandations officielles des sociétés savantes - faire une immunothérapie allergénique par voie orale avec des quantités infimes mais progressivement croissantes de blé - de pain, en pratique. Mais cela doit vraiment se faire sous la surveillance d'un allergologue, avec des paliers établis par lui.
Jean-Charles Samuelian : Qu'est-ce qui est encore mal compris aujourd'hui dans votre domaine ?
Pr. Joana Vitte : Beaucoup de choses. L'allergologie est une discipline très jeune - c'est probablement la plus belle application de l'immunologie à la clinique. Les termes ont été créés il y a tout juste 100 ans et ont déjà changé de sens plusieurs fois.
Il y a encore aujourd'hui des médecins et des scientifiques qui ont été formés avec les manuels de la fin des années 60-70 et qui continuent à transmettre des concepts devenus obsolètes plusieurs fois depuis. Ce qu'il faut, c'est toujours s'assurer que ce qu'on dit est à jour.
On a besoin de continuer la recherche translationnelle - ce pont entre les gens qui étudient le mastocyte dans tous ses détails moléculaires et les cliniciens qui observent les patients. Si vous faites le pont, vous réalisez que c'est presque fractal : on a les molécules, on a la cellule, on a le patient, avec beaucoup de points communs. Et il faut des études solides pour démontrer que ce qu'on transpose de la cellule au patient est d'abord inoffensif, puis diagnostique et thérapeutique.
Jean-Charles Samuelian : Si on a une petite réaction allergique au pollen chaque printemps, que faire ? Est-ce des antihistaminiques ?
Pr. Joana Vitte : Je pense qu'il ne faut absolument pas - vraiment, définitivement - se contenter de l'idée : « C'est peut-être une allergie, on va donner un comprimé d'antihistaminique, si ça passe, c'est bon. » Ce n'est pas comme ça qu'on fonctionne.
Si vous avez une suspicion d'allergie, il faut aller voir un allergologue. Pourquoi ? D'abord, vous ne savez pas si c'est une allergie. Et l'allergologue va évaluer le retentissement fonctionnel - peut-être que l'enfant redouble depuis 3 ans et que c'est lié à sa rhinite. Quelqu'un qui n'est pas du métier peut ne pas faire ce lien. Il va juste dire : « Cet enfant ne travaille pas bien. » Mais non - il a une rhinite, il est constamment mal, il ne peut pas travailler correctement.
Il faut vraiment prendre l'avis d'un professionnel. Et après, si on vous dit : « C'est pas grave, vous pouvez prendre un antihistaminique de temps en temps si ça vous gêne vraiment » - très bien, mais au moins, vous avez eu l'évaluation par l'allergologue.
Jean-Charles Samuelian : Est-ce qu'il y a encore des désaccords scientifiques dans votre domaine ? Quels sont les grands débats en ce moment ?
Pr. Joana Vitte : Je préfère parler de différences de perspectives plutôt que de désaccords. En étant à la frontière entre la recherche fondamentale et les cliniciens, je constate que ce qu'on peut appeler des désaccords sont en réalité des différences dans les points de vue sur la maladie, ses mécanismes, ce qu'on peut faire, ce qu'on observe.
Par exemple, jusqu'à il y a quelques années - et même encore parfois aujourd'hui -, vous entendiez : « Le mastocyte, la cellule effectrice de l'allergie. » Nous disions : non, ce n'est pas uniquement une cellule effectrice. Il nous a fallu 5 à 10 ans pour que tout le monde s'en rende compte - et ceux qui étaient en désaccord avec nous ne le sont plus.
Aujourd'hui, on a encore un grand débat : cette cellule est tellement importante, tellement ancienne - il faudrait l'explorer de manière quasi systématique. Ce n'est pas encore consensuel, mais je suis confiante que les arguments finiront par convaincre.
Jean-Charles Samuelian : Quel est le rôle exact du mastocyte ?
Pr. Joana Vitte : C'est une cellule magnifique avec une histoire à la fois triste et passionnante.
Ce sont de grosses cellules très granuleuses, présentes dans tous les tissus, découvertes très tôt en histologie au XIXe siècle. Le premier à les avoir nommées mastocytes l'a fait parce que mastos en grec signifie « nourricier » - il pensait que c'étaient des granules nutritives. Il a fallu encore presque 100 ans pour se rendre compte qu'elles étaient impliquées dans les réactions allergiques - vers 1950-1960.
Et il a fallu attendre 2015 environ pour réaliser que les mastocytes sont, dans la phylogénie des espèces, aussi anciens que les macrophages - des cellules impliquées dans l'immunité depuis les premières formes de vie complexes. Ce sont des cellules qui font, du point de vue immunitaire, presque le lien entre toutes les cellules de l'organisme.
On se rend compte qu'elles ont des rôles métaboliques, des rôles dans l'allergie, des connexions neuro-immunologiques. Elles participent à la défense anti-infectieuse - d'ailleurs, certaines réactions allergiques sont des réactions de défense anti-infectieuse. On commence tout juste à comprendre des petites choses sur ces cellules.
Jean-Charles Samuelian : Vous avez aussi dirigé ou co-dirigé des recherches sur des infections graves. Pouvez-vous nous en parler ?
Pr. Joana Vitte : Oui. Pour moi, ça a toujours été un plaisir de regarder le système immunitaire à l'interface. Il va répondre aux infections, il va répondre aux allergènes.
Dans le cas des champignons - du règne fongique -, c'est absolument passionnant. Quand vous êtes face à un aspergillus - une moisissure qu'on inhale parfois des centaines ou milliers d'exemplaires chaque jour -, depuis le début de ce podcast, on a chacun inhalé une bonne dizaine de spores d'aspergillus. Votre système immunitaire va regarder la spore et dire : « Est-ce que je fais une allergie ? Une réponse anti-infectieuse ? Ou je ne fais rien ? »
La manière dont cette décision est prise va influer toute la suite de l'histoire clinique du patient. Avoir fait de l'immunologie avec des cellules de l'immunité innée comme le macrophage ou le mastocyte, à l'interface allergie/anti-infectieuse, permet d'avoir une vision vraiment intégrée avec l'environnement et avec One Health.
Jean-Charles Samuelian : Faut-il partir à la chasse de ces moisissures ? Faut-il les mesurer dans son environnement ?
Pr. Joana Vitte : On aimerait bien pouvoir les mesurer dans la vie de tous les jours. En réalité, c'est très compliqué - on n'a pas les outils. Elles évoluent, elles changent, elles sont très dépendantes du climat. Quand les températures augmentent sur plusieurs années, on a souvent plus de moisissures - mais à certains endroits du globe, la température a déjà tellement augmenté que les moisissures diminuent.
Le règne fongique est très peu connu. Pour les allergies, on peut tester moins d'une vingtaine d'espèces de moisissures en tests cutanés, et une petite dizaine de molécules - alors qu'il en existe des centaines, et que dans l'air qui nous entoure, il y en a des milliers.
On est actuellement incapable de voir à la fois ce qui nous entoure et ce que ça nous fait. Mais on sait par exemple que le fait d'avoir des IgE contre l'Aspergillus contribue à la sévérité de certains asthmes, et est associé à la détérioration de la fonction pulmonaire. Ce sont des petites ouvertures qui donnent des idées pour avancer.
Jean-Charles Samuelian : Y a-t-il des pistes de recherche qui vous font dire qu'à horizon 10-15 ans, les allergies pourraient disparaître ou être complètement traitées ?
Pr. Joana Vitte : Notre capacité à prédire l'avenir de cette planète est assez limitée. Mais si on pouvait garder la trajectoire actuelle, on pourrait améliorer le traitement des allergies. Si on pouvait agir sur le système environnemental en général, on pourrait cibler les facteurs qui prédisposent au développement des allergies.
Les allergies vont avec leur environnement. On a longtemps dit : « Ce sont des maladies des pays riches. » En fait, ce sont des maladies des pays pollués. Nous sommes tous pollués. Ce sont des maladies des pays où la biodiversité disparaît. Nous sommes tous concernés.
Même dans des situations difficiles, il faudra certainement prendre en compte les maladies allergiques vis-à-vis de l'environnement qui sera le nôtre à ce moment-là.
Jean-Charles Samuelian : Avez-vous des conseils pour préserver sa santé face aux allergies ?
Pr. Joana Vitte :
Jean-Charles Samuelian : Merci infiniment, Professeure Joana Vitte, pour cette incroyable plongée dans le monde de l'immunologie et des allergies. Comprendre les mécanismes, les différentes typologies, les traitements - dans un monde que vous avez décrit comme s'étant renouvelé plusieurs fois, avec des conceptions erronées qui persistent parce que l'information se diffuse à une certaine vitesse.
C'est un sujet qui touche une grande partie de la population - nous sommes tous concernés. Vous avez aussi exprimé très clairement quand il faut voir un allergologue, et qu'il faut agir et ne pas laisser passer les choses. Un conseil excellent. Un immense merci pour tout ça.
Pr. Joana Vitte : Merci à vous.
Jean-Charles Samuelian : Si vous avez apprécié ce podcast, si vous avez appris des choses, n'hésitez pas à poser des questions - on les transmettra au professeur. Partagez ce podcast à toutes les personnes autour de vous qui sont sujettes à des allergies ou qui pourraient l'être. Continuez à vous abonner à Healthier Humanity - un podcast qui creuse en profondeur des sujets passionnants autour de la santé, de la longévité et de ce One Health dont nous avons parlé aujourd'hui. Un immense merci encore, Professeure, et à très bientôt.
Pr. Joana Vitte : À très bientôt, merci.
Jean-Charles Samuelian : Merci.
Mis à jour le 27/05/2026
Publié le 27/05/2026
Mis à jour le
27 mai 2026
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